Un format de poche, une centaine de pages, une présentation élégante, les ouvrages de la
collection «petite philosophie du voyage» des éditions Transboréal ont tout de suite accroché mon regard, avec, en particulier, «l’Ivresse de la marche» d'Eymeric Fisset. De quoi occuper quelques
soirées d’hiver…
Si l’ivresse de la marche débute par une belle balade, lors d’une journée ensoleillée, carte topo à la main, déjeuner
dans le sac, avec l’idée réconfortante d’un douillet chez soi qui nous attend au retour, c’est aussi, pour Eymeric Fisset«aller jusqu’au bout de
son désir d’horizons, jusqu’à étancher sa soif de solitude et de rencontres, épuiser toute velléités d’itinérances».
C’est ainsi qu’il nous convie à
approfondir la notion de voyage à pied, à travers sa riche expérience de marcheur, qui l’a porté de l’Inde à l’Alaska, et des Pyrénées au Kamtchatka.
Car la marche à pied est bien plus que poser un pas devant l’autre, c’est un art de vivre, une philosophie. On
s’abandonne à l’espace et au temps, et si l’on a un objectif géographique à atteindre, il doit rester si lointain qu’il en devient sacré et transforme le voyage en pèlerinage.
Et pour marcher longtemps, il faut marcher léger, et s’affranchir ainsi des préoccupations matérielles, sacrifier au
confort, parfois ne pas connaître à l’avance la durée de ses étapes, ni le lieu où l’on va dormir le soir même. C’est cet imprévu qui fait le charme et l’excitation du voyage à
pied.
Au delà de la fierté de «parcourir un territoire à la seule force de ses mollets», d’être «l’âme de son
propre déplacement», la marche est d’abord une rencontre avec la nature, parfois brute et sauvage, avec laquelle il faut apprendre à composer pour en apprécier toute la beauté
intrinsèque.
Mais plus le marcheur fuit les horreurs de l’humanité, plus l’humanité lui redevient estimable et il apprécie alors
d’autant plus la rencontre avec l’autre, l’autochtone à l’accueil bien souvent chaleureux. Et si le vagabond est parfois perçu comme une menace, un intrus, il est aussi un objet de curiosité,
«porteur de rêve et d’aventure [qui] apporte bien plus qu’il ne donne».
Laissons l’auteur conclure par ces quelques mots de toute beauté :
Lecteur,
j’aimerais que tu ne retiennes qu’une chose au terme de ces lignes. Que ni la gloire, ni la recherche de l’exploit, ni le dépit ne t’animent, mais seulement le désir de voyager. Ne crains rien,
ni l’abandon des tiens ni de ta vie présente, ni ce que te réservent les lendemains de route. Endosse ton sac et trace ton propre chemin, fût-il d’un jour, d’une semaine, d’un mois ou d’une
vie. Tu feras de l’amitié de fortune ta provende et de la nature ton amante. Et quand la pluie du ciel te deviendra aussi
douce que l’eau de source, le bruit de l’orage précieux comme le grondement des cascades, quand la valse des floraisons et des saisons t’emportera, quand le chaud et le froid te seront
indifférents, que tu appelleras la bise ou l’harmattan pour qu’ils t’instillent le goût du dépassement, que tu espéreras la neige pour qu’elle ranime en toi l’aspiration à la pureté et les sables
pour qu’ils polissent ton dépouillement, tu connaîtras l’ivresse de la marche, une ivresse qui ne nuit jamais, une ivresse qui ne passe pas.»