Le roman policier de montagne est plutôt rare. Alors que je flânais dans une librairie
de Chamonix, cette 4ème de couverture a donc naturellement excité ma curiosité :
«En cet été 1962, le riche industriel Jean Réno [ça ne s’invente pas !], 45 ans, célibataire, beau gosse, est brutalement rattrapé par son passé trouble. Une raison
suffisante pour aller se changer les idées en haute montagne. Au programme : la face nord des Drus, le bivouac au pied du grand névé conique, l'attaque du granit et de ses cheminées étroites et
enfin l'ivresse du sommet atteint. La dernière ascension pour Jean Réno, dont le corps s'écrabouille dans une crevasse, huit cents mètres plus bas. Accident ou meurtre ? L'aiguille du Dru
pourrait-elle être le terrain idéal du crime parfait ? Chargé de l'enquête par une compagnie d'assurances, Georges, jeune détective parisien, peine à démêler l'écheveau.»
Ici, on est bien loin de l’ambiance distinguée d’«Accident à la Meije» (Etienne Bruhl), un autre roman du genre,
pour se rapprocher du polar de série noire, où se mêlent des personnages aux caractères bien trempés et des dialogues où l’argot côtoie les bons mots.
D’ailleurs, l’auteur, José
Giovanni (de son vrai nom Joseph Damiani), est loin d’être un «saint»: ancien condamné à mort (gracié après 11 ans de prison puis réhabilité), il a fréquenté la pègre et exercé de
nombreux métiers, dont guide de haute-montagne, avant de se lancer dans l’écriture et le cinéma. On lui doit entre autres le scénario (avec Henri Verneuil) du «Clan des Siciliens» (1969) ou
encore la réalisation des «Egouts du paradis» (1979) sur l’affaire Spaggiari.
Extrait…
Il traversa Chamonix à pied. La foule colorée allait du sempiternel pékin au Kodak sur le ventre,
jusqu’au dur de dur aux vêtements rapiécés et à la barbe en éventail, l’énorme sac délavé, la quincaillerie bien en évidence, l’enjambée longue et harassée, l’œil souvent
dédaigneux. Réno venait à Chamonix depuis plus de vingt ans. Il remonta l’avenue de la gare en saluant de nombreuses
connaissances. Balmat [son guide] l’attendait à la gare du Montenvers. Il était quatre heure de l’après-midi. Il y avait queue pour
prendre le train et celui qui se pointait trop tard au refuge était bon pour jouer les fakirs toute la nuit, couché sur une table. Le goût de la montagne ayant augmenté avec les années. La mer de Glace s’apparentait aux grands boulevards, avec cette
différence que, sur la mer de Glace, les gens qui se croisaient se saluaient. Balmat et Réno mirent trois heures pour atteindre le refuge du couvercle, situé à 2687 mètres d’altitude. Le soleil
tapait encore dur dans les égralets. Réno tirait une bonne langue, celle que l’on tire habituellement en débarquant de la ville. Le refuge pouvait abriter deux cent cinquante personnes. Il était comble. Ce qui ne plongeait pas les gardiens dans un
état de bonne humeur. Réno retrouva le refuge et son ambiance avec plaisir, mais il laissa Balmat discuter d’une couchette disponible. Réno ne pouvait pas blairer le gardien. Il jugeait que le bonhomme n’avait pas assez de valeur pour se montrer aussi
lunatique. Ancien guide, il ne professait plus depuis qu’il était tombé, comme une poire blette, de la modeste fissure de la N.N.E. de l’aiguille de l’M. Quant à son fils, Réno trouvait qu’il
vendait un peu trop de bretelles aux néophytes. Réno mangea rapidement une soupe et une omelette et, déclinant l’invitation d’une bande de sans-guide de ses amis
installés dans la salle des réchauds, il chercha vainement des sabots réglementaires en caoutchouc et monta en chaussettes jusqu’au dortoir n°4. »
Avec une histoire bien ficelée et l’apparition de personnages non fictifs comme René Desmaison ou Pierre Mazeaud,
«Meurtre au sommet» est un bouquin plutôt haletant que l’on ne quitte pas facilement.
Dommage que José Giovanni nous ait quitté sans en avoir fait d’adaptation au cinéma…