Journal de Bord d'un marcheur... Compte-rendus de randonnées et informations sur la montagne, la randonnée et les Alpes
«En cet été 1962, le riche industriel Jean Réno [ça ne s’invente pas !], 45 ans, célibataire, beau gosse, est brutalement rattrapé par son passé trouble. Une raison suffisante pour aller se changer les idées en haute montagne. Au programme : la face nord des Drus, le bivouac au pied du grand névé conique, l'attaque du granit et de ses cheminées étroites et enfin l'ivresse du sommet atteint. La dernière ascension pour Jean Réno, dont le corps s'écrabouille dans une crevasse, huit cents mètres plus bas. Accident ou meurtre ? L'aiguille du Dru pourrait-elle être le terrain idéal du crime parfait ? Chargé de l'enquête par une compagnie d'assurances, Georges, jeune détective parisien, peine à démêler l'écheveau.»Extrait…
Il traversa Chamonix à pied. La foule colorée allait du sempiternel pékin au Kodak sur le ventre, jusqu’au dur de dur aux vêtements rapiécés et à la barbe en éventail, l’énorme sac délavé, la quincaillerie bien en évidence, l’enjambée longue et harassée, l’œil souvent dédaigneux.
Réno venait à Chamonix depuis plus de vingt ans. Il remonta l’avenue de la gare en saluant de nombreuses connaissances.
Balmat [son guide] l’attendait à la gare du Montenvers. Il était quatre heure de l’après-midi. Il y avait queue pour prendre le train et celui qui se pointait trop tard au refuge était bon pour jouer les fakirs toute la nuit, couché sur une table.
Le goût de la montagne ayant augmenté avec les années. La mer de Glace s’apparentait aux grands boulevards, avec cette différence que, sur la mer de Glace, les gens qui se croisaient se saluaient.
Balmat et Réno mirent trois heures pour atteindre le refuge du couvercle, situé à 2687 mètres d’altitude. Le soleil tapait encore dur dans les égralets. Réno tirait une bonne langue, celle que l’on tire habituellement en débarquant de la ville.
Le refuge pouvait abriter deux cent cinquante personnes. Il était comble. Ce qui ne plongeait pas les gardiens dans un état de bonne humeur. Réno retrouva le refuge et son ambiance avec plaisir, mais il laissa Balmat discuter d’une couchette disponible.
Réno ne pouvait pas blairer le gardien. Il jugeait que le bonhomme n’avait pas assez de valeur pour se montrer aussi lunatique. Ancien guide, il ne professait plus depuis qu’il était tombé, comme une poire blette, de la modeste fissure de la N.N.E. de l’aiguille de l’M. Quant à son fils, Réno trouvait qu’il vendait un peu trop de bretelles aux néophytes.
Réno mangea rapidement une soupe et une omelette et, déclinant l’invitation d’une bande de sans-guide de ses amis installés dans la salle des réchauds, il chercha vainement des sabots réglementaires en caoutchouc et monta en chaussettes jusqu’au dortoir n°4. »